oct 2015 07

Rape is a kind of terrorism which
severely limits the freedom of women
and makes women dependent on men
1

Une femme sur trois subira une agression sexuelle au cours de sa vie adulte. De ces femmes, moins de 10% porteront plainte à la police-2 On estime d’ailleurs que seul 1% des plaintes mèneront à des accusations.
Selon les Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) : « L’agression à caractère sexuel est un acte de domination, d’humiliation, d’abus de pouvoir, de violence, principalement commise envers les femmes et les enfants. Cet acte s’inscrit comme une forme de contrôle social en tentant de maintenir les femmes dans la peur et dans des rapports de force inégaux-3.» Dans cette optique, «imposer des attitudes, des paroles, des gestes à connotation sexuelle contre la volonté de la personne, et ce, en utilisant l’intimidation, la menace, le chantage, la violence verbale, physique et psychologique-4» sont compris comme étant des agressions sexuelles. Ainsi, un regard insistant, une remarque déplacée sur l’apparence physique de quelqu’un, une main au mauvais endroit, peuvent être également une forme d’agression à caractère sexuelle.

Quotidiennement, nous pouvons, même parfois sans le vouloir, poser certains gestes qui encouragent la propagation de différentes violences sexuelles. Ce qu’on appelle la culture du viol est un ensemble de pratiques sociales qui tendent à minimiser les impacts des violences sexuelles faites aux femmes, voir à nier leur existence. Cela a pour conséquence de rendre un certain groupe, en l’occurrence les femmes, plus vulnérables à subir lesdites violences. Par exemple, l’érotisation du viol et de la domination présente dans les scènes de certains films, contribuent en grande partie à la promotion du viol comme une pratique sexuelle acceptée, voire normalisée. Cette culture est rendue possible grâce au maintien des inégalités de traitement entre les personnes de différents genres.
La culture de masse est truffée de référents à la sexualité, consensuelle ou non, ce qui contribue à donner une image stéréotypée des femmes et de leur sexualité. Le problème, c’est que ces référents tendent à normaliser l’objectivation du corps des femmes, c’est-à-dire l’idée que celles-ci ne sont que des objets destinés au plaisir sexuel des hommes.
L’idée derrière ce texte est de faire la preuve qu’on utilise quotidiennement, consciemment ou non, une importante quantité de référents au viol et qu’il est essentiel de limiter l’utilisation de ce genre de réflexes sociaux afin de redonner au viol le statut d’acte violent qu’il mérite.

L’industrie de la musique
C’est bien connu, les paroles des chansons sont loin d’être toujours respectueuses envers les femmes ainsi que tout autre groupe d’individus ne faisant pas partie de la triade : homme-blanc-hétérosexuel. De toutes époques et de tous styles on retrouve des perles de textes misogynes, faisant la promotion de violences sexuelles les plus diverses. Ces chansons sont étonnement relayé à outrance par de nombreuses radios malgré les propos ambigus, voire explicitement dégradants, qu’elles véhiculent. En voici quelques spécimens:


Dans le refrain de la chanson Sweat de Inner Circle-5 sortie en 1992, on entend: «Girl I want to make you sweat/ Sweat ’til you can’t sweat no more/ And if you cry out I’m gonna push it/ Push it, push it some more» L’utilisation du mot cry porte à confusion, car celui-ci peut tout aussi bien signifier pleurer que crier. À son tour, crier peut tout autant être positif que négatif, ce qui laisse perplexe quant au message qui y est véhiculé.
«I’m tryin’ to explain, baby, the best way I can/ I melt in your mouth, girl, not in your hands» (50 Cent, Candy Shop, 2005-6) Ici, c’est sans équivoque. La femme de cette chanson n’a aucun pouvoir décisionnel, elle est contrainte une pratique sexuelle précise.

Scream de Avenged Sevenfold-7: une chanson complète sur le plaisir de violer: «Relax while you’re closing your eyes to me/ So warm as I’m setting you free/ With your arms by your side there’s no struggling/ Pleasure’s all mine this time/ You know I make you wanna scream/ You know I make you wanna run from me baby/ but know it’s too late you’ve wasted all your time […] Scream, Scream, Scream the way you would if I ravaged your body/ Scream, Scream, Scream the way you would if I ravaged your mind» Dans ce texte, jamais on ne dénonce ce type de relation sexuelle.

Dans le grand succès radiophonique de l’année 2013, la chanson Blurred lines de Robin Thickle, T.I. et Pharrell Williams-8, le narrateur attribue des intentions aux femmes sans les connaitre réellement. De plus, on peut sentir une forme d’insistance dans le fait que les mêmes phrases sont continuellement répétées. «I hate these blurred lines/ I know you want it/ I know you want it/ I know you want it/ But you’re a good girl/ The way you grab me/ Must wanna get nasty/ Go ahead, get at me»

Le fait d’entendre sur une base régulière des textes traitant de violences sexuelles en vient tranquillement à banaliser ces comportements. On tolère des propos insoutenables dans les chansons parce que ça sonne bien… C’est difficile à accepter.

Les jokes de viol-9

«Les lois sont comme les femmes, elles sont faites pour être violées-10 »
– José Manuel Castelao Bragaña (homme politique espagnol)

Au Québec, nous sommes supposément les champions mondiaux de l’humour (champions par autoproclamation, fort probablement). N’en demeure pas moins qu’on utilise encore trop souvent des gags excessivement déplacés pour faire rire, et ce sans trop de conséquences. La lettre à Mariloup Wolfe écrite par Gab Roy en est un bon exemple pour ceux qui se souviennent du scandale. L’humour a vraiment le dos large…
Le 5 juillet 2015, on pouvait lire sur la page Facebook de Jean-François Mercier, reconnu pour son humour cru: «La pensée du jour. S’habiller sexy et se déhancher de manière suggestive dans une discothèque pour ensuite se plaindre des regards insistants des hommes, c’est un peu comme manger de la crème glacée dans un village éthiopien et de dire : « Coudonc calice, pas moyen de manger un cornet icitte sans se faire regarder! »» ce qui n’est pas sans provoquer de critique.
Évidemment, il n’est pas question de viol à proprement dit dans cette blague de mauvais gout, seulement, ce genre de propos encourage l’objectivation du corps des femmes et ce qu’on appelle le Slut Shaming. Cette attitude se définit par la volonté de stigmatiser les femmes en fonction de leur sexualité qualifiée comme étant hors-norme, c’est-à-dire, trop ouvertement affichée. On s’attaque généralement à la manière dont les femmes sont habillées et maquillées ainsi qu’à leur attitude en société dans le but de les conformer à une vision «acceptable » de ce que devrait être une femme : calme, sobre, docile, qui n’attire pas les regards, etc.
De plus, c’est adopter une attitude paternaliste que de dire à une femme comment s’habiller. C’est son choix. (On reparlera du libre arbitre et de l’influence de l’industrie de la mode sur les comportements genrés une prochaine fois…) Il peut déplaire, il peut choquer, mais si elle est bien et que ses vêtements lui plaisent, elle a le droit de se plaindre des regards dérangeants quand elle les porte. (Pour moi ce débat revient à : «Si tu ne votes pas, tu ne peux pas chialer», oui, tu peux le faire, point.)
Demander à une femme comment elle était habillée lors d’une agression sexuelle c’est faire preuve de Slut-Shaming. Implicitement c’est de dire : «regarde-toi, tu l’as cherché. C’est certain qu’avec ce genre d’attitude tu renvoies l’image d’une fille qui ne peut pas dire non. » Le comportement de l’agresseur lui, n’est pas ouvertement remis en question alors que c’est lui qui est en tort de ne pas avoir su se contenir.

Parlons-en des radios poubelles
La popularité des radios trash n’est plus à faire. Chaque année, des postes comme Radio-X (CHOI) et dans une moindre mesure le FM93 se hissent sans effort au sommet des palmarès des cotes d’écoute radiophoniques québécoises. Les animateurs.trices vedettes de ces radios, reconnus pour dire « les vraies affaires » dans des propos simplistes, voire orduriers sont de véritables stars adulé.e.s par les auditeurs.trices qui se reconnaissent dans leurs points de vue tranchés. Sur ces ondes, on ne lésine pas sur les insultes, les sophismes et la déformation de propos pour faire passer des idées.
En parlant des étudiants de l’AFESH-UQAM en grève au printemps 2015 :
«Je pense que la population n’a aucun problème à ce qu’on les ramasse tous par le collet, qu’on les mette à terre pis qu’on leur mette les menottes dans le dos, là c’est assez. […] je ne vois aucun problème à ce que les policiers interviennent et utilisent n’importe quel moyen qui est disponible autour de la ceinture pour maitriser ces morons-là. […] Envoyer ça à nos gentils prisonniers. Ils veulent de l’amour! Bouboule là, qui est depuis un petit bout de temps, aimerait ça un étudiant pour lui tenir compagnie le soir. -11»
Ce genre de propos, incitants à la haine et au mépris, sont entendus chaque jour par des centaines de milliers de personnes à travers le Québec. Les idées qui sont véhiculées sur les radios trash sont martelées avec insistance dans la tête des auditeurs.trices, rendant plus facile l’assimilation de celles-ci. Au final, il devient plus socialement acceptable pour le grand public de tenir de tels discours dans la vie quotidienne puisque d’autres le faisant depuis de nombreuses années sont largement écoutés et respectés. Je vous laisse imaginer les discours à l’endroit des femmes et l’apologie du viol qu’on y retrouve parfois…

Dur, dur d’être une vedette
Dans le monde du vedettariat, les personnalités publiques accusé.e.s d’avoir perpétré quelconques violences sur autrui sont souvent déresponsabilisées des gestes qu’elles/ils ont commis. Ces histoires sont généralement camouflées autant que possible avant que le scandale éclate afin de préserver au maximum la réputation des vedettes. Pour ce faire, on implore les victimes de ne pas porter plainte en rejetant la faute sur elles. «Si tu vas jusqu’au bout, sa carrière sera ruinée, tu le sais ça, n’est-ce pas?» Si les victimes ont la force d’aller jusqu’au bout malgré l’énorme pression qu’elles rencontrent, leur réputation en prendra également un sale coup, car le grand public tente souvent de discréditer le vécu de la victime. «C’est surement juste parce qu’elle veut son argent…»
Dans ce genre de contexte, on procède à l’inversion du coupable et de la victime. La personnalité publique, coupable d’agression, devient alors victime de «campagne de salissage» à son égard perpétrée par la victime de l’agression, à son tour transformée en bourreau qui ne cherche qu’à se venger.

Et bien sûr, la publicité
Les publicités de bière sont particulièrement propices à vendre une sexualité hétéronormative et cisgenre. Dans les commerciaux télévisés, il n’est pas rare de voir d’énormes fêtes dans lesquelles la très grande majorité des invité.e.s sont des femmes. Celles-ci sont généralement habillées de vêtements très courts et ne servent que très rarement le propos. Bien souvent, elles ne font qu’escorter les hommes qui détiennent les «rôles principaux» de ces publicités ou danser pour animer la soirée. Autrement dit, l’image renvoyée est celle des «femmes-objets» qui ne sont utiles que pour le bon plaisir des hommes.
Le printemps dernier, la campagne publicitaire #UpForWhatever de la bière Bud Light faisait la promotion du «vivre intensément» (lire: agir sans réfléchir). Sur les bouteilles étaient imprimés différents slogans selon cette thématique, dont: The perfect beer for removing «NO» from your vocabulary for the night-12. Ce slogan a été la cible de vastes critiques, sitôt sa sortie. Quelques jours plus tard, la compagnie a présenté publiquement ses excuses pour avoir offensé certaines personnes et a retiré le slogan des bouteilles, sans toutefois procéder au rappel des bouteilles déjà distribuées.
Dans les films, les jeux vidéos, les séries télévisées populaires, la pornographie et j’en passe, on retrouve une multitude d’éléments faisant la promotion de diverses violences sexuelles envers les femmes ou encore d’éléments contribuant à l’objectivation de ces dernières, généralisant ainsi une vision négative et stéréotypée de la sexualité féminine. Cela donne également une vision préconçue du viol. De prime à bord, on imagine une femme habillée légèrement se baladant seule la nuit dans des rues sombres lorsqu’elle se fait attraper par avec un inconnu armé et masqué qui l’a remarqué, puis suivi, avant de procéder. Or, les statistiques parlent : 87% des agressions sexuelles sont commises dans un domicile privé-13, 96.8% des agresseurs sont connus des victimes-14 et moins de 2% sont des agressions armées-15. En d’autres mots, ce n’est qu’une infime partie des agressions sexuelles qui sont perpétrées, ne serait-ce que dans quelques-unes de ces conditions…
Le fait d’être quotidiennement en présence de sous-entendus sexuels ou de scènes explicitement orientées vers une sexualité non consensuelle permet à tous et toutes d’intérioriser les messages de domination qui y sont renvoyés, ce qui est énormément utile pour les masculinistes. En effet, la prédominance de la culture du viol dans notre société peut en partie expliquer le retour en force de cette idéologie qui prétend, notamment dans son axe religieux et conservateur, à une supériorité des hommes par rapport aux femmes. De cette supposée supériorité mise en danger par «les féministes» dont l’intention est de bouleverser les rapports sociaux afin que les femmes reprennent la place qu’elles méritent en société, résulte une attitude particulièrement agressive et négative à l’encontre des femmes qui cherchent à déconstruire ce type de discours.

Noé

Notes :

 1-Susan Griffin, «Rape : The All-American Crime», Ramparts, Vol. 10, No.3, Septembre 1971, p.35

2-Ministère de la santé et des services sociaux du Québec, Des chiffres qui parlent, [http://www.msss.gouv.qc.ca/sujets/prob_sociaux/agression_sexuelle/index.php?des-chiffres-qui-parlent]

3-CALACS, Les Agressions sexuelles, c’est non. Ensemble réagissons!, [http://www.rqcalacs.qc.ca/mobilisation.php]

4-Ibid

5-https://www.youtube.com/watch?v=uc2UEfWjvo8

6-https://www.youtube.com/watch?v=SRcnnId15BA

7-https://www.youtube.com/watch?v=RHfM1YDnsAI

8-https://www.youtube.com/watch?v=yyDUC1LUXSU

9-Sur les jokes de viol lire le très bon article de Véronique Grenier, professeur de philosophie du Cégep de Sherbrooke : Véronique Grenier, «Les jokes de viol», La Presse, 29 avril 2015, [http://www.lapresse.ca/la-tribune/la-nouvelle/les-agitateurs-chroniques/201504/29/01-4865420-jokes-de-viol.php]

10-Marie-Laure Makouke, «Les femmes sont faites pour être violées : la phrase qui choque l’Espagne», Terra Femina, 09 Octobre 2012, [http://www.terrafemina.com/societe/international/articles/18172-les-femmes-sont-faites-pour-etre-violees-la-phrase-qui-choque-lespagne.html]

11-Carl Monette, 16 avril 2015, 12h50, CHOI 98.1, [http://sortonslespoubelles.com/pour-maitriser-un-etudiant-la-matraque-et-le-viol/]

12-http://news.nationalpost.com/news/bud-light-is-super-sorry-about-its-bottles-that-say-its-the-perfect-beer-for-removing-no-from-your-vocabulary

13-CALACS, Statistiques, 2014, [http://www.rqcalacs.qc.ca/statistiques.php]

14-Ibid

15-Sécurité publique, Statistiques 2009 sur les infractions sexuelles au Québec, 2011, [http://www.securitepublique.gouv.qc.ca/police/publications-et-statistiques/infractions-sexuelles/2009/les-infractions-sexuelles-enregistrees-en-2009-sont-stables.html]