11 December 2017

Le procès Ghomeshi met en lumière ce que des milliers de femmes victimes d’agression sexuelle ou de violence conjugale vivent lorsqu’elles ont le courage de témoigner à la cour. On attend d’elles qu’elles soient parfaites. Leur comportement doit être irréprochable avant, pendant et après l’agression. Leur jugement, infaillible en toutes circonstances.

Elles doivent quitter les lieux immédiatement après l’incident de violence et dénoncer sur le champ. Elles ne doivent pas avoir consommé pendant l’agression, elles ne doivent pas se défendre en frappant à leur tour, elles pourraient l’avoir cherché. Il leur faut rompre définitivement sans jamais reprendre contact avec l’agresseur pour comprendre ou chercher à se construire un sens. Elles doivent se souvenir des moindres détails de la main qui frappe avant l’autre qui étrangle, sinon elles pourraient avoir inventé ou exagéré. Elles doivent passer par dessus la honte qui paralyse. Elles doivent revivre l’agression publiquement en répondant sans faillir aux questions intrusives. Elles doivent accepter qu’une avocate « fasse sa job » en exploitant leurs faiblesses et leurs zones de fragilités. Tout cela sans démontrer de colère et de sentiment d’injustice puisqu’elles auraient l’air de se venger.

Elles doivent répondre à ce que nous attendons d’une bonne victime. Ici, les victimes parfaites ont commis l’irréparable. L’une a mentit aux policiers. L’autre invite l’homme qui l’a traumatisée à prendre contact avec elle.

Ce n’est pas cohérent, la victime n’est donc pas crédible.

Comme si toute relation intime était linéaire, sans faille comme toute rupture, toujours définitive et sans zone trouble. Comme si il n’y avait qu’une seule réponse adéquate, constante et toujours cohérente après l’expérimentation d’un abus. Comme si nos expériences de vie, nos vulnérabilités propres n’avaient aucune incidence sur notre capacité à faire des choix éclairés. Comme si la honte, l’humiliation, la violence nous laisserait indemne. Comme si tous les acteurs judiciaires, policiers, procureurs, magistrats ont en tout temps et toutes circonstances, eux aussi un comportement irréprochable. Sans squelette dans leur placard.

Comme si nous, on aurait fait mieux.

Nous avons fait le procès de 3 femmes. Nous qui nous étions réjouies du mouvement #agressionnondénoncée, nous avions l’histoire parfaite et nous attendions la victime parfaite qui devait porter sur elle le poids de toutes les autres.

Elle n’est pas venue.

Nous parlons de recul des avancées en matière d’agression sexuelle et de violence faite aux femmes. Dénonçons plutôt un système qui est ni plus ni moins le produit et le reflet des construits sociaux et de nos propres préjugés. En responsabilisant encore et toujours les victimes, nous participons autant que le système de justice et ses acteurs à la déresponsabilisation des agresseurs. Nous aussi avons scruté à la loupe le comportement des victimes en évaluant leur crédibilité en fonction de critères intransigeants et socialement admis. Nous avons jugé leurs comportements comme inappropriés. Sans que ces comportements que l’on juge incohérents soient suffisamment contextualisés et normalisés. Sans connaître aussi suffisamment le niveau de préparation des témoins et l’effort et le temps investit dans la création du lien de confiance.

Nous avons ainsi pris le chemin bien tapé par l’avocate de la défense, chemin qui nous écartait des gestes de violence et du rapport de manipulation dans lequel ces gestes s’inscrivaient. Et, nous avons eu un doute raisonnable. En passant trop rapidement sur cette réponse faite à l’avocate « ça ne voulait pas dire que je voulais qu’il m’étouffe, ça ne voulait pas dire que je consentais à la violence».

Ce procès devrait nous faire réfléchir sur le mythe de la victime parfaite, un mythe qui prend forme dans une culture qui blâme trop souvent les femmes pour un geste commis par l’autre, un mythe entretenu par le système de justice et véhiculé par les médias.

Ce procès devrait aussi nous faire réfléchir sur l’accès à la justice pour les femmes plus vulnérables. Celles abimées par une accumulation d’épreuves et stigmatisées par la pauvreté, celles qui ont un problème de santé mentale ou de consommation, celles qui souffrent d’un handicap. Celles qui doivent gérer au quotidien les conséquences reliées à leur victimisation telles la dépression ou l’état de stress post-traumatique. Celles pour qui l’affirmation de soi est une lutte quotidienne.

Cela fait longtemps que les victimes nous disent qu’elles n’ont pas confiance au système de justice, qu’elles se sentent peu écoutées et considérées et qu’elles sont terrorisées par le processus judiciaire, particulièrement par le contre-interrogatoire de la partie adverse.

Il est peut-être temps que nous les écoutions vraiment.

Claudine Simon

Criminologue

2 chiffres*

Une agression sexuelle sur 20 est dénoncée.

3 agressions sexuelles sur 1000 se soldent par une condamnation.

* http://www.lactualite.com/societe/3-agressions-sexuelles-sur-1000-se-soldent-par-une-condamnation-pourquoi/

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